• Matthieu Julian

Études sur l’hystérie

Mis à jour : 16 mai 2019

Ce livre peut aussi être compris comme le point de départ de la psychanalyse au regard des considérations générales qu’il propose et à partir des cas cliniques explicités. En effet, j’avais déjà lu les cas cliniques à l’université mais je n’avais pas eu connaissance du tissage théorique proposé par Breuer et par Freud autour de ceux-ci. Si ces travaux traitent de l’hystérie, ils s’occupent aussi de penser une classification des névroses, de proposer une technique et d’implanter le sexuel dans la pensée de l’époque.



C'est quoi l'hystérie ?


Ces travaux sont le témoin des relations que Freud et Breuer ont entretenues entre 1893 et 1895 comme nous avons pu le voir dans les Lettres à Fliess. Il s’agissait de relations solides, amicales, très productives professionnellement : « À partir de 1883, Breuer, qui était de quatorze ans l’aîné de Freud, devint pour lui un conseiller dans ses problèmes de carrière, et les relations entre les deux hommes furent de plus en plus amicales. Ils avaient des malades en commun, Breuer en tant que généraliste et Freud en tant que neurologue » (p. 12).


L’objectif du questionnement et des travaux est de rechercher « dans les formes et les symptômes les plus divers de l’hystérie la circonstance occasionnante, l’épisode qui a provoqué le phénomène en question pour la première fois, souvent plusieurs années auparavant » (p. 23). Leurs définitions de l’hystérie sont riches et précises, même s’ils mettent en avant tout au long de leur cheminement une expérience vécue traumatique comme genèse de la pathologie. C’est clair, comme expliqué par Breuer dans les Considérations théoriques, « un grand nombre des phénomènes hystériques, vraisemblablement, plus que nous n’en avons connaissance aujourd’hui, sont idéogènes » (p. 211), c’est à dire « occasionnés par des représentations » (p. 211).


L’hystérie est donc la mise à distance d’une représentation inconciliable et insupportable. L’affect associé à cette représentation refoulée n’est pas écoulé, secondarisé, et conserve donc un effet dans le temps. Cet effet, le symptôme, est bien expliqué comme étant l’écoulement détourné de cette excitation par le corps : « On est amené à concevoir que l’hystérie apparaît par le refoulement d’une représentation inconciliable – ayant pour motif la défense –, que la représentation refoulée subsiste en tant que trace mnésique (peu intense), que l’affect qui lui a été arraché est utilisée pour une innervation somatique : conversion de l’excitation. La représentation devient alors, justement de par son refoulement, cause de symptômes morbides, donc pathogène » (p. 311).


Ils parlent assez tôt dans leurs travaux de la place du symbolique dans les mécanismes de conversion, ils remarquent que dans l’articulation symptomatologique il n’y a pas de corrélation simple : « Il existe seulement entre la circonstance occasionnante et le phénomène pathologique une relation pour ainsi dire symbolique, comme celle que l’individu bien portant établit bel et bien aussi dans le rêve » (p. 25). C’est cette relation symbolique qu’ils mettent à jour avec leur clinique. Il est d’emblée question du centrisme de la parole, comme outil curatif et thérapeutique.


Cette place de la parole a beaucoup intéressé Freud : « Nous découvrîmes en effet, au début à notre plus grande surprise, que chacun des symptômes hystériques disparaissait aussitôt et sans retour quand on avait réussi à amener en pleine lumière le souvenir de l’épisode occasionnant, et par là même à réveiller aussi l’affect l’accompagnant, et quand ensuite le malade dépeignait l’épisode de la manière la plus détaillée possible et mettait des mots sur l’affect » (p. 279). L’effet thérapeutique est donc possible en « permettant à l’affect coincé de celle-ci [de la représentation] de s’écouler par la parole » (p. 279). « C’est comme s’il existait une intention d’exprimer l’état psychique par un état corporel, et l’usage de la langue fournit le pont permettant cela » (p. 342).


La place du sexuel est lentement mise en avant dans les travaux, ce qui montre une certaine difficulté à concevoir son importance, ou en tout cas à la témoigner au public. C’est la remarque que fit Freud à propos de certains cas cliniques : « L’élément sexuel était étonnamment non développé » (p. 39). Sous couvert de penser l’hystérie dans le champ des névroses, Freud souligne progressivement cette sphère sexuelle pour la mettre au premier plan dans la symbolique, dans l’étiologie et dans l’angoisse propres à l’hystérie : « Pour l’hystérie, il s’ensuit que pour l’examiner il n’est guère possible de l’arracher à l’ensemble des névroses sexuelles » (p. 283). La clinique de l’hystérie n’est donc pas un tableau autonome et distant des théorisations sur les névroses surtout parce que le sexuel est un élément central comme présenté ici par Breuer : « Le passage de ces accroissements d’excitation endogènes aux affects psychiques au sens le plus étroit se fait par l’excitation sexuelle et l’affect sexuel. En premier lieu la sexualité apparaît pendant la puberté comme un accroissement d’excitation vague, indéterminé, sans but. Lors du développement ultérieur il se forme (normalement) une liaison solide de cet accroissement d’excitation endogène, conditionné par le fonctionnement des glandes sexuées, avec la perception ou représentation de l’autre sexe ; voire avec telle représentation individuelle lors de ce phénomène merveilleux : tomber amoureux d’une seule personne » (p. 222).


Cette disposition sexuelle a été difficile à entendre par la communauté scientifique, surtout que Freud souligna bien les résistances médicales : « Si l’on passe en revue les impressions pénibles causales, elles montrent toutes un contenu sexuel. Et c’est justement le facteur sexuel qui jusqu’à ce jour est sous-estimé par les médecins. On examine les fonctions de tous les organes, sauf qu’on omet pudiquement toute question concernant l’appareil sexué » (p. 390). Le résultat est sans appel, c’est bien cette idée qui rend difficile l’abord et la pratique de leurs théories : « L’accueil de l’auditoire fut dans l’ensemble favorable, mais les intervenants firent observer à Freud qu’il sous-estimait les facteurs non sexuels de l’hystérie, et que les médecins n’étaient pas tous prêts, ou aptes à mettre en pratique sa méthode thérapeutique » (p. 382).


Les auteurs, et surtout Freud, soulignent l’idée qu’il reste beaucoup de recherches à faire sur l’hystérie : « nous n’avons fait qu’effleurer l’étiologie de l’hystérie et à vrai dire n’avons pu éclairer que les causes des formes acquises, la significativité du facteur accidentel pour la névrose » (p. 38). « Jusqu’à ce jour on n’a pas réussi à déterminer exactement l’étendue ni le contenu du concept d’hystérie » (p. 385). Ce travail éveille davantage de questions que de certitudes chez lui : « Voilà une question que l’on peut volontiers laisser pour l’instant non réglée » (p. 287) ; Freud parle du « manque d’une thérapie à effet causale » (p. 289) dans les cas de pathologies hystériques chroniques. C’est alors que, lorsque Freud s’engage à parler des procédés thérapeutiques qu’il utilise, il fait surtout une liste des limites et des difficultés de la technique proposée par Breuer. La première difficulté de la technique utilisant l’hypnose est que tous les patients ne sont pas hypnotisables. « Il arrivait alors parfois que malgré le diagnostic d’hystérie les résultats thérapeutiques fussent bien piètres, que même l’analyse ne mît au jour rien de significatif » (p. 281), de même la méthode cathartique fonctionne dans certaines mesures pour d’autres pathologies (comme pour certaines représentations de contraintes).


La critique la plus importante qu’il formule est la suivante : « À l’efficacité de la méthode cathartique est fixée une seconde limite (...). Elle n’influence pas les conditions causales de l’hystérie, ne pouvant donc pas empêcher qu’à la place des symptômes éliminés n’en apparaissent de nouveaux. Dans l’ensemble, il me faut revendiquer pour notre méthode thérapeutique une place éminente à l’intérieur du cadre d’une thérapie des névroses, mais je voudrais déconseiller de la prendre en compte ou de l’appliquer en dehors de ce contexte » (p. 286).


À l’inverse de Breuer, Freud est très en réserve et soucieux de problématiser sa pensée qu’il comprend incomplète : « j’espère pouvoir bientôt justifier ce mode d’expression figurée » (p. 314). Breuer est dans la réserve quant à l’universalité de l’hystérie dans les affections somatiques, c’est sur ce point qu’il met en garde le lecteur (et non sur la relativité et l’incomplétude de leurs travaux) : « Il semble sûr que bon nombre des phénomènes nommés hystériques ne sont pas causés seulement par des représentations » (Breuer, p. 208). Il y a donc une implication corporelle massive qui rend la limite difficile à percevoir : « Je suis d’avis que nous faisons bien de ne pas mettre trop exclusivement en avant nos nouvelles idées et ne pas les généraliser à tous les cas » (Breuer, p. 269).

AUTRES PASSAGES INTÉRESSANTS

Confrontation à la dynamique du transfert 

« Il me faut maintenant mentionner les difficultés et inconvénients de notre procédé thérapeutique (...) : le procédé est laborieux et dévoreur de temps pour le médecin, il présuppose chez lui un grand intérêt pour les faits psychologiques et, malgré tout aussi, une implication personnelle vis-à-vis du malade. (...) On a besoin du plein consentement, de la pleine attention des malades, mais avant tout de leur confiance, puisque l’analyse conduit régulièrement jusqu’aux processus psychiques les plus intimes et tenus dans le plus grand secret (...). La relation personnelle au médecin se presse indûment au premier plan, du moins pour un temps ; il me semble même qu’une telle action exercée par le médecin soit la condition permettant seule la solution du problème » (p. 291).


Abord du concept de résistance

« J’ai à surmonter par mon travail psychique une force psychique chez le patient, laquelle s’oppose au devenir-conscient (remémoration) des représentations pathogènes » (p. 293). « À l’évidence, il [le patient] ne peut absolument pas faire autrement que produire de la résistance » (p. 305).


Classification des névroses

« Voici ce que donnerait un essai de répartition des névroses : 1) hystérie ; 2) neurasthénie au sens le plus étroit ; 3) névrose de contrainte ; 4) névrose d’angoisse » (p. 386).

À partir d'une lecture de : Freud, S. (2009). Études sur l’hystérie et textes annexes, 1893-1895. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome II. Paris, PUF
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