• Matthieu Julian

Les lettres de Freud à Wilhelm Fliess entre 1887-1904

Mis à jour : 16 mai 2019

À la lecture de cet ouvrage, je fus incroyablement surpris de ce que celui-ci me fit vivre, alors même que j’étais prématurément porteur de préjugés sévères sur son éventuel caractère « rébarbatif » et « superflu ». C’est en cela que je souhaite partager mes impressions, ma compréhension et ce pourquoi j’estime que ces lettres sont d’une valeur épistémologique essentielle. Je suis d’accord avec ces auteurs qui parlent de « la naissance progressive de la métapsychologie » dans cette relation épistolaire avec Fliess. C’est être témoin de cela qui fut si intéressant.



Freud dans sa relation avec Fliess, de l’intime au professionnel

J’ai compris l’histoire de cette amitié sincère entre Freud et Fliess, l’histoire de sa pensée et comment celle-ci s’est construite, dans un réel travail, à l’intersection d’échanges personnels, professionnels, cliniques, théoriques et pratiques. La source de l’ensemble est, dès le départ, plongée dans une ambiance « amoureuse », élogieuse et dans un réel désir de construire un chemin de savoir à deux (Lettre 1, 24.11.1887, p. 31). Son discours était très lié à la pensée de l’époque, sa doctrine fortement connotée en stéréotypes, en réductions (notamment dans le rapport qu’il faisait entre « passivité » et « activité ») mais je découvris, de manière fabuleuse comment Freud construisit la métapsychologie, au départ, avec son immaturité (Manuscrit K, 1896, p. 210).


Freud utilisait tantôt une écriture poétique, tantôt une écriture profondément réelle, parfois un style très lyrique et passionné. De cela découle une dynamique captivante, mais cela dévoile aussi un travail qui a été fait dans la discontinuité, avec des moments de vives croyances et des temps où le désir d’abandonner fut vif chez Freud, pris parfois « d’une frénésie d’écriture » et à d’autres moments par « l’épuisement et le dégoût » (Lettre 76, 15.10.1895, p. 185). En lisant ces lettres, il est permis au lecteur de « rencontrer » littéralement Freud, au travers de ce qu’il donnait à voir à Fliess, c’est-à-dire un homme dévalorisé, ayant peu de confiance en lui-même, sensible, déprimé, en conflit avec son épouse (Lettre 7, 1.8.1890, p. 40). Freud était certain que ses idées allaient être révolutionnaires mais, face aux moments de vives excitations créatrices et où son activité était florissante, Freud faisait le témoignage d’un corps et d’un esprit malades, de conjonctures d’immobilisation, de dépressions particulières et de catastrophes intimes.


Le rapport que Freud entretenait avec Fliess était passionné, idyllique, sous le signe de la dépendance et de l’idéalisation. Freud se plaçait en position de devoir obéir à Fliess, alors qu’il se cristallisait une relation particulièrement intime, tout à fait intéressante, autour des habitudes tabagiques de Freud (Lettre 34, 11.12.1893, p. 86). Ces modalités insérèrent beaucoup de jalousie et d’accusations dans cette relation à Fliess, au travers d’une affectivité alimentée par l’angoisse et le manque. Les souffrances psychiques de Freud, ce mouvement dépressif et ses délires de mort, aussi liés aux nombreux décès dont il a été témoin, impactaient ses écrits, d’où l’importance de prendre en compte ces facteur chez Freud, comme des éléments cliniques qui venaient illustrer et témoigner sa pensée par rapport à son vécu. La fluctuation de ses relations avec Fliess (les moments de non réponse), l’arrivée progressive de ses enfants, sa femme, les divers deuils ont donc eu un impact majeur sur sa pensée, comme la mort de son père (Lettre 108, 26.10.1896, p. 257).


Finalement, le rapport entre ces deux hommes était teinté d’ambiguïté et parfois d’incompréhensions, alors qu’ils évoluaient entre le tutoiement et le vouvoiement, entre la distance et la proximité, entre le manque et le besoin. Le cas de Mme Eckstein, et les réactions du corps médical, furent un bouleversement et modifièrent beaucoup cette relation (Lettre 56, 8.3.1895, p. 152). Cette histoire clinique inséra de la culpabilité, d’autres accusations, des regrets et confronta avec souffrance l’idéal que Freud avait de Fliess. Il en découla un mouvement dépressif et une solitude bien plus soulignée.

Un détachement essentiel mais nécessaire : de l’organologique au psychique

Ces écrits montrent la difficulté qu’avait Freud à se détacher de son empreinte médicale, cela nécessitant un remaniement intime et professionnel radical. Cette reconversion était longue parce qu’elle pointait aussi une différence avec Fliess, cela induisait une impossibilité d’échanger sur certains points : « Je ne suis pas en mesure de juger de ces choses qui sont pourtant véritablement fondées ». C’est d’ailleurs face à son « ignorance médicale » qu’il a pu commencer à vouloir penser autre chose (Lettre 43, 22.6.1894, p. 109). Freud critiqua très tôt sa spécialité et ses compétences (Lettre 5, 29.8.1888, p. 37) et il est possible de comprendre d’emblée combien il n’était pas attaché à son quotidien.


L’éloignement avec le biologique prit du temps parce que le travail était rude et nécessitait une pensée active, de nombreux écrits, et aussi une clinique que Freud eut du mal à avoir. C’est pour cela que Freud était souvent tenté d’arrêter face à l’immensité de son projet (Lettre 71, 16.8.1895, p. 176). La première tentative de distance avec l’organique s’illustra alors qu’il abordait la « transformation d’affect » vis-à-vis de la « transposition » et de leur « permutation » (Lettre 38, 7.2.1894, p. 94).

Freud était souvent hésitant mais une séparation professionnelle avec Fliess fut nécessaire. La lettre qu’il lui adressa à ce propos fut longue, pleine d’enjeux et de projets, il officialisait très concrètement et réellement son désirde penser autrement : « Il s’agit de la psychologie, depuis toujours, le but qui me fait signe de loin, et qui maintenant, depuis que j’ai rencontré les névroses, s’est rapproché d’autant. Deux desseins me tourmentent : examiner quelle forme prend la doctrine du fonctionnement psychique quand on y introduit le point de vue quantitatif, une sorte d’économie de la force nerveuse, et, deuxièmement, dégager de la psychopathologie un gain pour la psychologie normale » (Lettre 64, 25.5.1895, p. 167). Il s’agissait d’une lettre forte de propositions, d’élaborations et signifiante d’un détachement méthodologique et idéologique médical. C’est, à mon avis, la lettre la plus riche de cet ouvrage où il se passionne et décide de se consacrer entièrement à la métapsychologie.


Le rapport triangulaire entre Fliess, Freud et Breuer

Il n’est pas envisageable, à mon sens, de penser l’émergence de la métapsychologie dans la relation entre Freud et Fliess, sans penser aussi cette émergence dans le rapport triangulaire entre Freud, Fliess et Breuer qui fut tout aussi intéressant.


Freud défendit ardemment, pendant longtemps, la pratique de l’hypnose et c’est de là que venait son lien avec Breuer, au travers des travaux sur l’hystérie. La manière avec laquelle Freud mit souvent Fliess et Breuer en concurrence dans ses écrits était tout aussi influente. C’est intéressant car cela souligne à quel point Freud pouvait « aimer » l’un et « fuir » l’autre, dans une mise en compétition (à propos d’une publication) : « Tu l’auras avant Breuer si tu me la renvoies rapidement » (Lettre 42, 21.5.1894, p. 96). Breuer a toujours eu une place en périphérie, même dans les conflits et après leur rupture, il ne fut jamais absent de ces lettres, présent au travers des violentes critiques de Freud et de ses diverses incompréhensions.


La séparation plus ou moins radicale d’avec Breuer éclata quand même au moment où Freud abordait la question des « souvenirs et de l’effroi » dans l’hystérie, cela signait le point de départ d’une rupture qui reposait sur la divergence de leurs avis à propos de l’étiologie hystérique (et névrotique), pendant que Freud essayait de solutionner ce qu’il appelait « l’énigme » de son travail (Lettre 76, 15.10.1995, p. 185).


Quelques évolutions intéressantes de la pensée de Freud

Au départ, Freud pensait la névrose comme quelque chose d’organique. J’ai été très intéressé par le Manuscrit A, étonné de voir que Freud n’a jamais pensé la névrose en dehors du « sexuel », qu’il a parlé d’emblée de la possibilité d’une répression d’affect au service d’une représentation. Les notions de « trauma », de « traumatisme », de « perversion » étaient présentes d’emblées même si elles n’étaient pas formulées comme cela mais au travers d’une théorie des facteurs étiologiques. Par exemple, dès le départ, j’eus le sentiment qu’il était possible de lire la question de « l’après-coup » dans la distinction qu’il faisait entre « genèse » et « facteurs provoquants » de la névrose.


C’est au travers de la neurasthénie, autour de laquelle Fliess et Freud avaient trouvé un point en commun de réflexion, que Freud pensa la genèse des névroses et de l’hystérie, ce fut ce noyau de départ que Freud a transformé tout au long de ces lettres et en collaboration avec Fliess. Il en fit découler la question d’un « équilibre » et la possibilité que l’appareil psychique ne pouvait pas tout supporter des affects dépressifs et douloureux, ni des affections corporelles (Manuscrit B, 8.2.1893, p. 55). Puis, dans une tentative de se détacher de la neurasthénie, ce fut la névrose d’angoisse et la question des « contraintes » qui sont venues reprendre le fil conducteur, puisqu’il constata que l’angoisse était le synonyme de beaucoup d’affections.


La pensée de Freud resta longtemps chargée en connotations médicales et biologiques, il en découla une impossibilité à lier hérédité/neurologie, traumatismes sexuels et angoisse/frustration, ce qui poussa Freud à réorienter sa pensée (Manuscrit C1/C2, p. 62-65). Malgré la représentation que je pouvais avoir, j’ai appris avec étonnement que la question de la « multivocité des symptômes » était une conception partagée par Freud, ce qui a induit chez lui la possibilité de penser le « dérèglement » sous la forme d’un syndrome. De là, Freud décrocha la possibilité de penser certaines affections sans substrat anatomo-clinique (Lettre 25, 10.7.1893, p. 71).


Lorsque Freud distingua la réalité et l’affect, par rapport à un vécu subjectif (Lettre 42, 21.5.1894, p. 96), il plaça aussi la notion de « conflit psychique » beaucoup plus véritablement et posa le point de départ officiel d’une volonté à penser l’étiologie d’un trouble dansle psychisme. Il avait donc distingué les stimuli internes des stimuli externes, en posant pour la première fois la notion « d’excitation » et en imaginant la « perturbation d’un équilibre ». J’ai eu l’impression de lire ici une préconception topiquede l’appareil psychique, au regard de la notion « d’économie » mise en avant à ce moment théorique (Manuscrit E, 1894, p. 101). De même, Freud fit très tôt le lien entre « mélancolie et affect du deuil » au travers des questionnements sur l’anesthésie (Lettre 52, 17.12.1894, p.129), même si ces théorisations restèrent vagues, complexes et qu’elles manquèrent de précisions.


La fin progressive de la correspondance entre Freud et Fliess

Commençons par repréciser rapidement, car ces éléments ont déjà été appréhendés, que Freud donnait à voir un corps malade, dépressif, inquiet, en opposition à certaines périodes de réussite, de bouillonnement et de passion. Breuer reste aussi très présent en filigrane des échanges. Si les « conversations » entre Freud et Fliess restèrent passionnées, primordiales et pleines d’enjeux pendant longtemps, leur correspondance, comme espace de leur amitié profonde, s’est épuisée très progressivement. Des éléments extérieurs et réels sont venus manifestement bouleverser leurs habitudes et leur interdépendance (intempéries, maladies familiales, problèmes financiers), mais beaucoup plus insidieusement, j’ai eu l’impression lors de ma lecture que leur séparation a été motivée plus intimement et fut le dénouement de leur différence grandissante.


Cela a été visible à partir de la fin de 1898 où Freud est devenu particulièrement sensible à la non-réponse de Fliess et aux moments où celui-ci remettait en question son travail et/ou se mettait en position de refus (Fliess ne voulait plus que Freud parle de lui dans ses travaux, de ses rêves, mais aussi de sa femme). Les échanges devenaient de plus en plus superficiels, courts et informels, voire distants dans le temps (plus de trois mois sans échange au début de 1899) ce qui impliquait une certaine froideur et une certaine déception chez Freud (1899, p. 457) qui commença à réarticuler sa vision « idéalisée » de Fliess qui annulait souvent leurs rendez-vous : Les travaux sur le rêve ont « offensés en moi un idéal (...) mais je ne peux malheureusement pas me passer de toi » (Lettre 214 du 16.9.1899, p. 474). C’est à partir de 1900 que l’épuisement de leur amitié fut décisif et traumatique pour Freud qui comprenait ne plus rien pouvoir faire face à l’éloignement de Fliess. Ainsi, Freud a dit à la fin de cette même année : « Tu vois que très vite alors on ne sait rien l’un de l’autre » (Lettre 258 du 25.11.1900). L’année 1901 a été une prise de conscience et une année d’adaptation pour Freud qui commençait déjà à faire son « deuil » et à se faire à l’idée d’être « complétement étranger » à la vie de Fliess.


C’est à la fin de 1901 que les premiers conflits ont éclaté et que Freud a commencé à se défendre des attaques formulées par Fliess : « Je considère de mon côté comme injuste ce que tu dis sur mon attitude vis-à-vis de ton grand travail (...). Cela m’a peiné de perdre mon unique public (...). Pour qui donc vais-je pouvoir écrire ? » (Lettre 271 du 19.9.1901, p. 566).


Les années 1903 et 1904 sont venues clore leur amitié conjointement à une affaire de plagiat des travaux de Fliess, à laquelle Freud est plus ou moins lié, qui est venue signer un motif de séparation. Cet éclatement a été difficile pour les deux hommes. La lettre 287 du 27.7.1904 a été particulièrement touchante après avoir été le lecteur de leur amitié et de leurs profonds sentiments pendant toutes ces années retranscrites : « Tu n’es pas le seul à regretter – c’est aussi mon cas – que cet épisode, où tu me fais des reproches, ait réveillé une correspondance qui avait longtemps sommeillé. Mais ce n’est pas de ma faute si tu ne retrouves le temps et l’envie de correspondre avec moi que lors d’une occasion aussi mesquine (...). Le fait est que ces dernières années (...) tu n’as plus montré d’intérêt pour moi et les miens » (p. 585).


À propos de cette histoire, Freud a toujours reconnu être indirectement responsable du plagiat, par l’intermédiaire de Swoboda, en tant qu’analyste ayant lui-même recours à la théorie de la bisexualité : « Le point de vue de l’homosexualité et de la bisexualité générales était à ce moment-là admis depuis longtemps et il fallait en tenir compte dans le traitement de tous les malades. Je ne pouvais soupçonner que (Swoboda) avait un ami (...) à qui il allait communiquer cette information » (Lettre à Davir Abrahamsen du 11.6.1939, citée in J. Le Rider, 1982, p. 92).


Freud est quand même resté dans un mouvement ascendant de découvertes et de création. Effectivement, après l’hystérie et son étiologie, la métapsychologie a été pensée autour de son auto-analyse, de L’interprétation des rêves, de la Psychopathologie de la vie quotidienne et sur la base d’élaborations qui posaient les prémices d’une cartographie topique de l’appareil psychique : « Le processus du rêve a lieu sur un autre terrain psychique. Je vais communiquer la première carte grossière de ce terrain » (Lettre 157 du 9.2.1898, p. 379). Malgré cette ascendance positive et créatrice, Freud avait du mal à vivre les critiques et la faible écoute de la communauté scientifique, mais aussi à attendre sa distinction de Professor Extaordinarus. C’est cette nomination (Lettre 277 du 8.3. 1902, p. 574) qui va lui redonner un peu d’importance.


Freud s’est rendu compte de l’importance de ses mouvements internes comme support de travail : « Je dois attendre que cela bouge en moi et que j’en aie connaissance. C’est ainsi que je passe souvent des jours à rêver » (Lettre 149 du 3.12.1897, p. 361). Cela va donner une nouvelle orientation à ses travaux, aussi à partir de moment où, au regard de l’échec de ses cures et de la non observance des ses patients, il va réfléchir une « technique » : « Quatre prises de contact ont tourné court, par ailleurs silence de mort. Curieusement, cela me laisse froid. À la fin, la technique était déjà très au point » (Lettre 199 du 28.5.1899, p. 447). « Je commence à comprendre que le caractère apparemment sans fin de la cure est quelque chose de régulier et qui dépend du transfert » (Lettre 242 du 16.4.1900, p. 516).


Esquisse d’une psychologie scientifique

Cette phrase qui introduit le projet est particulièrement vraie : « Le projet est un texte difficile, rugueux, dont l’aridité abstraite est accrue par les nombreuses abréviations qu’il contient » (p. 598). En tout cas, une bonne partie de ce texte est imperméable et très scientifique, mathématique, ce qui rend complexe l’appréhension de sa pensée. Il y a effectivement deux compréhensions de ce texte : « neurologique et psychanalytique » (p. 600). Je vais malgré tout tenter de rendre compte de cette lecture, notamment par l’explication de certains passages. Certaines de ces théories sont superflues aujourd’hui mais il pose les bases de l’ensemble de ses travaux dans cet écrit, c’est cela que je veux montrer.


Première conception principale : La conception quantitative = (Première partie) Il y a une notion de quantité dans les processus psychiques et notamment dans l’hystérie où il est question d’une représentation « surforte », « le caractère quantitatif ressort avec plus de pureté que dans les processus normaux » (p. 603). Dans les notions de « conversion », de « stimulus » et de « substitution », il y a une excitation « comme quantité qui s’écoule » (p. 604). Le principe d’inertie est le principe du système psychique selon lequel celui-ci doit se débarasser des excitations, via l’activité musculaire (ou en tout cas produire quelque chose avec elles). Il est possible que le cerveau maintienne ces impacts de décharge sur les muscles en l’absence de stimulus biologiques externes. Freud précise qu’avec la complexité de l’organisme, le système n’est pas uniquement soumis à des stimulus externes mais qu’il doit aussi inévitablement répondre à des stimuli endogènes. Le système nerveux se trouve d’ailleurs « contraint d’abandonner la tendance originelle à l’inertie » (p. 605) au regard de la nécessité de la vie (besoins corporels de base inévitables).


Seconde proposition principale : La théorie des neurones = Freud pose l’hypothèse qu’il y a des résistances qui s’opposent à l’accomplissement du principe d’inertie. C’est l’hypothèse des barrières de contact.


Les barrières de contact = Lorsqu’il y a une défense, l’énergie doit malgré tout se décharger et trouver une issue. Freud postule que la quantité d’énergie prend un autre chemin dans le système pour trouver une issue différenciée. C’est-à-dire que le système a une aptitude à se modifier par des processus uniques puis à retrouver son équilibre et son état préalable ensuite.


Le point de vue biologique = Une des « particularités du système nerveux, celle de retenir et de rester malgré tout réceptif, semble avoir trouvé son explication » (p. 610). Il introduit l’idée qu’il y a un déterminisme topique et défensif dans le traitement des excitations. On peut lire entre les lignes, que Freud postule un développement du système et de ses capacités de contenance en fonction de la qualité du traitement originaire d’une quantité d’excitation donnée qui doit être progressive (p. 612).


Le problème de la quantité = Freud est très hypothétique et très spéculateur : « je ne sais rien de... » (p. 613).


La douleur = Freud dit ici que c’est la douleur qui permet de gérer les grandes quantités d’énergies affluant dans le système. La douleur (la souffrance) est donc une défaillance du dispositif à trouver une voie de traitement pour le quantum d’énergie. La douleur est donc considérée comme un processus primaire qui a pour tendance « la fuite » (p. 615).


Le problème de la qualité = Freud postule que, par définition, la conscience ne connaît pas tous les phénomènes précédents qui se déroulent dans l’inconscient et dans l’activité automatique du corps. Il donne en quelque sorte une définition de la psychologie : L’objectif est d’expliquer l’inconscient à la lumière d’une compréhension du conscient – « elle doit aussi nous expliquer ce non-savoir » (p. 616). Freud, magnifiquement, précise l’obligation de concevoir un fonctionnement quantitatif en interdépendance avec un fonctionnement qualitatif, de penser les processus physiques avec des processus psychiques. À cette question, Freud « ne voit qu’une issue : réviser l’hypothèse fondamentale » du fonctionnement neurologique.


La conscience = Freud lie plaisir/déplaisir à la notion de satisfaction et d’investissement, en parlant de vases communicants.


Le fonctionnement de l’appareil = Articulation abstraite et hypothétique, très neurologique. Freud problématise beaucoup : « Que nous ne connaissons pas » (p. 622).


Les conductions Psy = Freud propose de distinguer les stimuli externes des stimuli endogènes en ce sens que la voie interne est directe alors que les stimuli externes sont moins directement dans l’appareil psychique. Il parle de « protection ». Articulation abstraite de la notion de « sommation ». Freud parle aussi d’une « impulsion qui entretient toute activité psychique ». Est-ce un préalable de la libido ? Il ajoute : « nous connaissons cette puissance comme étant la volonté, le rejeton des pulsions » (p. 625).


L’expérience vécue de satisfaction = La voie de satisfaction, d’apaisement des tensions, acquiert et nécessite « une fonction secondaire extrêmement importante, celle de se faire comprendre, et le désaide initial de l’être humain est la source originaire de tous les motifs moraux. Quand la personne qui apporte son aide a effectué dans le monde extérieur, pour la personne en désaide, le travail de l’action spécifique, cette dernière est en mesure, au moyen de dispositifs réflexes, d’accomplir directement ; à l’intérieur de son corps, l’opération nécessaire à la suppression du stimulus endogène. L’ensemble constitue alors une expérience vécue de satisfaction, qui a les conséquences les plus décisives pour le développement fonctionnel de la personne » (p. 626).


L’expérience vécue de douleur = Freud parle de quantités d’énergies tellement grandes, qu’elles font « effraction dans les dispositifs écrans » (p. 628). Il fait, de manière très intéressante le lien entre deux évènements de la vie, l’un très réel et traumatisant/déplaisant, douloureux, avec un objet, et l’autre plus interne. En souvenir de cet événement/objet, mais sans le voir réellement, il naît chez le sujet ce même déplaisir. Il dit que l’affect investit le souvenir : « Il ne reste donc plus qu’à supposer que du fait de l’investissement de souvenirs, du déplaisir est délié à partir de l’intérieur du corps et qu’il est à nouveau acheminé » (p. 628). Il parle d’image mnésique.


Affects et états de souhait = Freud propose de faire une analogie avec les images mnésiques de plaisir/agréables, il en découle une articulation entre désir et défense : « L’expérience vécue de douleur a pour résultat une répulsion, une aversion à garder investie l’image mnésique hostile. Il s’agit là de l’attraction de souhait primaire et de la défense primaire » (p. 630).


Introduction du « moi » = Le « moi » est défini biologiquement ici mais il est possible de lire sous cette explication sa qualité de contenant, de support, du lieu où se trouvent les quantités. Freud propose de concevoir le « moi » comme un réseau organisé. Il dit une phrase importante : « Si donc un moi existe, il ne peut qu’inhiber les processus psychiques primaires » (p. 632). De même, il dit : « La défense primaire est alors d’autant plus forte que le déplaisir est fort » (p. 632).


Processus primaire et secondaire

La cognition et (la) pensée reproductive = « Le jugement est donc un processus (...) que seul l’inhibition par le moi rend possible et qui est provoqué par la dissemblance entre l’investissement de souhait d’une image mnésique et un investissement de perception qui lui ressemble. La non-coïncidence donne le coup d’envoi au travail de pensée » (p. 636). L’exemple de la p. 637 est très cohérent, autour du sein maternel.


La remémoration et le jugement = On trouve finalement dans cette théorie, tous les travaux de Winnicott autour de la notion de presenting et de la « mère suffisamment bonne ». Freud aborde la notion « d’objet » : « Supposons que l’objet qui fournit la perception soit semblable au sujet, un être-humain-proche. L’intérêt théorique s’explique alors aussi par le fait qu’un tel objet est en même temps le premier objet de satisfaction et de surcroît le premier objet hostile, tout comme il est la seule puissance qui aide. C’est donc au contact de l’être-humain-proche que l’être humain apprend à reconnaître » (p. 639).


Pensée et réalité = Freud donne davantage une dimension subjective et individuelle à ses travaux : « Le but – et le terme – de tous les processus de pensée est donc d’amener un état d’identité, de translater une quantité d’investissement (...) à partir du moi » (p. 640).


Processus primaires – Sommeil et rêve = Freud pose l’hypothèse que les processus primaires tels qu’ils ont été réprimés pour laisser place aux processus secondaires, réapparaissent quotidiennement dans le sommeil : « La condition du sommeil est ainsi la baisse de la charge endogène dans le noyau, qui rend superflue la fonction secondaire. Dans le sommeil l’individu est dans un état idéal d’inertie, débarrassé de la provision quantitative » (p. 644). Il dit donc en reformulant que « c’est la décharge du moi qui conditionne et caractérise le sommeil ».


L’analyse du rêve = Freud commence par un constat : « Les connexions du rêve sont en partie absurdes, en partie ineptes, voire dénuées de sens, curieusement folles ». Cela s’expliquerait par la nature originelle du système à « contraindre l’association ». Il constate aussi qu’une partie des expériences psychiques du rêveur est oubliée : « On ferme les yeux et on hallucine, on les ouvre et on pense en mots » (p. 647). Freud expose déjà sa théorie selon laquelle « la signification des rêves comme accomplissement de souhaits est dissimulée par une série de processus » (p. 648).


La conscience de rêve = « La conscience de la représentation de rêve est avant tout une conscience discontinue, ce n’est pas le cours entier des associations qui est devenu conscient, mais seulement certaines stations » (p. 649).


La contrainte hystérique = (Deuxième partie) Les mécanismes de l’hystérie sont expliqués de manière très abstraite. Il dit cependant : « Le symbole s’est ici complètement substitué à la chose » (p. 653) ; « L’analyse a donné ce résultat surprenant : à toute contrainte correspond un refoulement, à toute intrusion excessive dans la conscience correspond une amnésie » (p. 653).


L’apparition de la contrainte hystérique = Il est important de noter, dans cette partie, l’emprise médicale dans la pensée de Freud. Il explique parallèlement la place du refoulement et son objectif : « Premièrement : le refoulement concerne exclusivement des représentations qui éveillent pour le moi un affect pénible (déplaisir), deuxièmement : ce sont des représentations tirées de la vie sexuelle » (p. 654).


La défense pathologique = Freud précise que dans le cas pathologique, il y a une formation de symbole et un déplacement dans l’hystérie ce qui fait son caractère.


Le proton pseudo hystérique = Présentation du cas de Emma (Eckstein) – La robe et les magasins. Freud pose la notion d’après-coup et souligne le primat du sexuel dans la névrose, de la séduction dans l’hystérie.


Conditions = La puberté est centrale, dans les Lettres, mais prend une place dans cette publication : « L’arrivée différée de la puberté et un caractère général de l’organisation. Chaque personne adolescente possède des traces mnésiques qui ne peuvent être comprises qu’au moment où surviennent ses propres sensations sexuelles, chaque personne devrait donc porter en soi le germe de l’hystérie » (p. 660). Dans la troisième partie, il aborde l’importance de l’attention dans les réglages internes. « La situation psychique y est la suivante : dans le moi règne la tension de désir » (p. 666). Il parle aussi de « la menace de déplaisir » (p. 676). Il termine son projet par un problème auquel il tente de réponde difficilement : « La question qui se pose ensuite est de savoir comment l’erreur peut apparaître sur la voie de la pensée. Qu’est ce que l’erreur ? » (p. 688).


Impressions, questionnements et conclusion

Finalement, je me demande toujours sur quelle base la mise en rapport des pensées freudiennes et fliessiennes fut-elle possible ? En ce sens, les Lettres de Fliess à Freud auraient été intéressantes. Peut-on considérer la position de Fliess à l’époque comme celle du premier superviseur alors que la limite de leurs échanges était floue ? La notion de « groupe sexuel psychique » me semble être centrale et discutable mais peu abordable et complexe, comment faut-il la comprendre, au travers de son utilisation dans le manuscrit G (Lettre 52, 17.12.1984, p. 129) ? Je fus étonné de constater que, dans leur pratique, Fliess et Freud avaient tendance à essayer de faire coïncider les cas cliniques à leurs théories alors que la logique scientifique exigerait l’inverse, comment penser cette méthodologie également freudienne par rapport à l’analyse des cas qu’il apporte ?

Les questionnements de cet ouvrage et les élaborations freudiennes ne paraissent pas si lointains et beaucoup d’entre-eux sont toujours d’actualité aujourd’hui, comme la manière qu’il avait de poser la limite entre le conscient et l’inconscient, entre le psychique et l’organologique - en parlant de « royaume » - (Lettre 94, 16.4.1896, p. 234). Ce voyage autour de la genèse de la métapsychologie fut des plus intéressant, au travers d’un discours aux limites floues entre le personnel et le professionnel, entre l’agressivité et l’amour, entre l’absence et le besoin, entre la distance et la proximité. L’ensemble de cette œuvre souligne avec force l’importance de cet échange à un niveau épistémologique.

Je confirme que cette lecture a été source de beaucoup d’intérêt pour moi. En plus de ma compréhension de cet ouvrage, je vais retenir que Freud était assez humble dans son travail. De façon méthodologique, il reconnaît progressivement ses erreurs et les modifie, il élabore ses lacunes.

La définition qu’il propose du bonheur m’a beaucoup fait réfléchir car je la trouve d’une grande richesse et d’une actualité (théorique et sociale) profonde. C’est cette définition qui me permet d’ouvrir cet conclusion : « Le bonheur est l’accomplissement après-coup d’un souhait préhistorique. C’est pourquoi la richesse rend si peu heureux ; l’argent n’a pas été un souhait d’enfance » (Lettre 154 du 16.1.1898, p. 371). Si le bonheur est l’accomplissement et non la prise de conscience « d’un souhait préhistorique », en quoi la mise en conscience d’un désir refoulé est-il thérapeutique ? Comment pouvons nous revoir cette définition pour l’adapter à la cartographie ?


À partir d'une lecture de : Freud, S. (1985). Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904. Paris, PUF (2007)

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