• Matthieu Julian

L’interprétation des rêves

Mis à jour : 16 mai 2019


Comment interpréter un rêve ?

L’interprétation du rêve est un tome passionnant au regard de l’ampleur du travail de Freud. Publiée en 1899, son élaboration est cependant plus ancienne comme nous avions pu le voir dans les ouvrages précédents (environ 1885). En lisant le début de ce tome, on se rend compte combien le travail est difficile pour Freud, constamment en train de se remettre en question et de confronter les théories déjà formulées. Longtemps soumit à un accueil difficile, nous lui devons aujourd’hui ce qu’il avait déjà perçu à l’époque : « Je viens de venir à bout de ce qu’il y a de plus rude dans la psychologie » (p. 9).


Dans ses remarques préliminaires, Freud présente son travail dans le cadre de la recherche en neuropathologie ce qui nous signifie bien qu’il conserve toujours un ancrage médical. De même, et c’est important, il considère que le rêve est à comprendre comme un fait pathologique : « premier maillon dans la série de formations psychiques anormales » (p. 15).


J’ai trouvé intéressant la difficulté qu’il peut souvent exprimer, liée au devoir de partager son propre matériel onirique pour appuyer ses théorisations (p. 16 ; p. 140) tout en formulant parallèlement une large critique aux penseurs qui lui sont contemporains.


Son objectif général est de démontrer l’existence d’une technique psychologique permettant d’interpréter les rêves, via un procédé assez rigoureux. La revue de la littérature initiale, qui lui permet de développer ensuite son cadre, est très précise et notable (je n’avais pas connaissance de cette partie). En tout cas, sa démarche a l’air de rassembler l’ensemble des courants pour reproduire quelque chose de commun et de concret, et pour combler ce qu’il ressent des lacunes des autres chercheurs qui ne communiquent pas : « Moins de choses encore sont passées dans le savoir des profanes cultivés » (p. 25).


Les rêves sont déjà étudiés dans le domaine de la psychologie depuis Aristote, mais leur compréhension est très variée. Il s’agit pour certains de messages divins, pour d’autres de nature démoniaque. Certains défendent l’idée qu’il n’y a pas de révélation surnaturelle dans l’activité onirique mais qu’il s’agit d’effets somatiques uniquement. Dans certains cas, le rêve n’est pensé que dans le cadre du sommeil et de l’endormissement. Pour Freud, il faut absolument repenser cette question du rêve : « On n’est pas arrivé à établir un soubassement de résultats assurés sur lequel le chercheur suivant continuerait ensuite à construire ; au contraire, chaque nouvel auteur s’empare de nouveau des mêmes problèmes et les reprend comme depuis l’origine » (p. 30).

Ce qui est au centre des constatations c’est le caractère manifestement incompréhensible, inintelligible, non significatif du rêve. C’est sa place incertaine, ni totalement liée au sommeil, ni totalement attachée à l’état de veille. Ce qui surprend la communauté scientifique c’est aussi la nature hypermnésique du rêve dans une proximité/distance relative avec le vécu diurne ce qui souligne encore davantage les mystères de cet objet d’étude. Ce qui est le plus insupportable, c’est probablement l’oubli progressif ou instantané du matériel, surtout lorsque ceux-ci mettent curieusement en scène des échanges immoraux et/ou transgressifs.

L’objectif de sa méthodologie d’interprétation serait donc de donner du sens et de comprendre le fonctionnement du rêve. En effet, Freud est convaincu qu’il s’agit d’une formation psychique à part entière, déterminée par des origines, des fonctionnements et des destins psychanalytiques à saisir pour faire avancer une cure. Mais la difficulté réside dans le fait que « le rêve se place comme quelque chose d’étranger provenant pour ainsi dire d’un autre monde face au reste du contenu psychique » (p. 29). Il débute alors tout un travail qui vise à comprendre les phénomènes du rêve, ses caractéristiques formelles.


Freud insiste longuement sur cette idée que le vécu du rêve est lié au vécu et aux souvenirs infantiles. La vie d’enfance et ses émotions sont donc centrales dans les scénarios nocturnes. Les origines du rêve sont d’ailleurs assez multiples et offrent de ce fait plusieurs voies de remémoration : « 1) Excitation sensorielle externe (objective). 2) Excitation sensorielle interne (subjective). 3) Stimulus corporel interne (organique). 4) Sources de stimulation purement psychiques » (p. 50).


Ce qui est intéressant c’est une réflexion plus latente dans le travail de Freud, autour du rapport entre activité/passivité chez le sujet qui rêve et qui dort, tout comme le rapport à la mort symbolique inhérente à l’acte de dormir. Freud pose progressivement l’hypothèse que l’objectif du rêve est d’exprimer une certaine nature du sujet différente de la réalité sociale (plus instinctive, moins défendue, moins normative), mais qui la met cependant en scène dans cette réalité.

Au regard de toutes ces considérations descriptives, Freud se met en relative opposition avec les théories qui soumettent l’idée que le rêve a une visée curative, de délestage. Pour lui, la fonction du rêve est bien plus complexe, liée à du matériel refoulé d’autant plus lorsqu’il est important économiquement (désirs, souhaits, affects) et de manière plus générale à « la fantasmatique » (p. 120).


Après avoir pensé le lien entre rêve et psychose, Freud élabore une technique méthodologique pour appréhender le rêve et envisager une interprétation. Il est important de noter que la position de l’analyste telle que développée par Freud, est une position de savant (ce n’est pas le patient qui comprend son rêve mais l’analyste qui communique ses compréhensions). De ce fait, il considère le contenu du rêve « comme un tout »(p. 132) qui est réarticulé et retransformé par un système défensif. Il est donc nécessaire d’envisager une interprétation symbolique du rêve en traitant le rêve comme une écriture cryptée (« méthode du chiffre », p. 133).


Cette métaphore souligne la complexité de ce qu’il a perçu du travail du rêve. Si le rêve est à comprendre dans une globalité, Freud ne nie pas le caractère fragmentaire dans l’interprétation du rêve qui se révèle être une analyse minutieuse de chaque temps repérable dans les scénarios oniriques.


Ce travail est possible dans ce qu’il évoque précocement de la règle fondamentale et centrale du travail analytique sans laquelle il n’est pas possible d’avancer : « On s’efforce d’obtenir chez le malade deux choses, une intensification de son attention sur ses perceptions psychiques et une mise hors circuit de la critique avec laquelle il a par ailleurs coutume de passer au crible les pensées qui émergent en lui. Afin qu’il pratique l’auto-observation avec une position de repos et ferme les yeux ; quant à la renonciation à la critique des formations de la pensée perçues, il faut expressément la lui imposer. On lui dira donc que ce dont dépend le succès de la psychanalyse, c’est qu’il prenne en considération et communique tout ce qui lui passe par l’esprit, et par exemple qu’il ne se laisse pas entraîner à réprimer telle idée incidente parce qu’elle lui paraît être sans importance ou ne pas relever du thème, telle autre parce qu’elle lui paraît insensée. Qu’il doit se comporter de manière pleinement impartiale envers ses idées incidentes ; car ce serait justement le fait de la critique si, autrement, il ne réussissait pas à trouver ce qu’il cherche, la résolution du rêve » (p. 136). C’est en exerçant une action sur l’attention du sujet et en lui demandant d’exprimer la moindre de ses pensées, que Freud oriente une réflexion minutieuse et associative. La mobilisation immédiate des résistances est le signe pour lui de l’efficacité de cette méthodologie.


Freud en vient enfin à expliciter pourquoi il pense que le rêve est un accomplissement d’un souhait : « On remarquera comment le rêve s’entend à aménager les choses commodément ; comme sa seule intention est l’accomplissement de souhait, il peut être parfaitement égoïste. L’amour de la commodité n’est effectivement pas compatible avec des égards pour les autres » (p. 159). C’est cet objectif du rêve qui justifie ses transformations, « précisément parce qu’il existe une répugnance, une intention de refoulement vis-à-vis du thème du rêve ou vis-à-vis du souhait que nous tirons de lui » (p. 195). Il faut dire : « La déformation de rêve s’avère donc être en fait un acte de censure (...) : Le rêve est l’accomplissement (déguisé) d’un souhait (réprimé, refoulé) » (p. 196). Les motifs de la censure sont la prédominance des origines sexuelles et infantiles dans la formation du rêve autour d’un souhait primaire. Freud propose aussi les premières élaborations des mouvements de rivalité structurants, dans un contexte oedipien, notamment avec les parents (à partir de l’analyse des rêves typiques familiaux). Il explicite globalement l’organisation du complexe d’oedipe : « l’homme rêve la plupart du temps de la mort de son père, la femme de la mort de sa mère » (p. 295) ; « cela se passe – exprimé grossièrement – comme si une prédilection sexuelle se manifestait précocement, comme si le garçon voyait dans le père, et la petite fille dans la mère, ce rival en amour, dont l’élimination ne peut que tourner à son avantage » (p. 296) ; « On y apprend que les souhaits sexuels de l’enfant s’éveillent très précocement – pour autant qu’à l’état de germe ils méritent ce nom – et que le premier penchant de la petite fille concerne le père, les premiers désirs infantiles du garçon la mère. Le père devient ainsi pour le garçon le rival perturbateur, la mère le devient pour la fille » (p. 297).


Pour synthétiser et terminer cet abrégé, notons que Freud a conscience de la relativité de son travail et qu’il reste encore beaucoup de recherches à faire. Les exemples cliniques sont très riches bien que parfois un peu magiques, dans une transparence surprenante.

Quelques citations intéressantes :

« Maury (Le sommeil et les rêves, p. 56) dit en formule concise : ‘Nous rêvons de ce que nous avons vu, dit, désiré ou fait' » (p. 33).


« En présupposant que les rêves sont interprétables, je me mets aussitôt en contradiction avec la doctrine du rêve dominante (...) car ‘interpréter un rêve’, cela veut dire indiquer son sens, le remplacer par quelque chose qui s’insère dans l’enchaînement de nos actions animiques comme un maillon d’une importance pleine et entière et de même valeur que les autres » (p. 131).


« À l’époque, mon opinion (plus tard reconnue inexacte) était que ma tâche se bornait à communiquer aux malades le sens caché de leurs symptômes ; qu’ensuite ils acceptent ou non cette solution – ce dont dépend le succès – je n’en étais plus responsable. Je suis reconnaissant à cette erreur, maintenant heureusement surmontée, de m’avoir facilité l’existence, à une époque où avec toute mon inévitable ignorance je devais faire état de succès thérapeutiques » (p. 144).


« Je m’attends à ce que l’on attaque cette explication pour son caractère arbitraire et artificiel » (p. 212).

À partir d'une lecture de : FREUD, S. (2005). L’interprétation des rêves, 1899-1900. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome IV. Paris, PUF.
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