• Matthieu Julian

L’inquiétant

Mis à jour : 16 mai 2019


C'est quoi une inquiétude ?

Dans Quelques types de caractères dégagés par le travail psychanalytique (1916), Freud précise d’emblée que l’intérêt de la psychanalyse n’est pas de supprimer/de questionner le symptôme en lui-même mais bien de découvrir les raisons de son apparition et de sa persistance dans l’économie psychique. Il montre comment le travail du psychanalyste est d’inviter le patient à travailler sur ses fantasmes, sur ses résistances et sur son monde pulsionnel. Freud rappelle aussi la raison des résistances : « Le travail psychanalytique ne cesse de se voir placé devant la tâche d’amener le malade à renoncer à un gain de plaisir à portée de main et immédiat » (p. 15). Il revient également sur ce que peut être une névrose de manière générale, c’est-à-dire un conflit : « Pour qu’apparaisse la névrose, il faut un conflit entre les souhaits libidinaux d’un être humain et cette part de son être que nous appelons son moi, qui est l’expression de ses pulsions d’autoconservation et inclut les idéaux quant à son être propre » (p. 20).


Il souligne l’idée que le refoulement est le point de départ de la névrose. Une fois que l’être refoule un désir ou un besoin de satisfaction, l’inconscient cherche une satisfaction substitutive, par une voie détournée, comme dans le symptôme. Du refoulement (premier maillon essentiel à l’apparition de la névrose) nait ensuite une culpabilité (pouvant constituer le deuxième maillon de la chaîne). À propos de cette culpabilité, Freud dit : « Le résultat régulier du travail analytique était que cet obscur sentiment de culpabilité provient du complexe d’Œdipe, est une réaction aux deux grands desseins criminels, mettre à mort le père et avoir un commerce sexuel avec la mère » (p. 39).


Dans Une difficulté de la psychanalyse (1916), Freud reprend les idées développées précédemment : « Chez l’être humain, il arrive en effet que les exigences des pulsions sexuelles, qui dépassent d’ailleurs largement l’individu, apparaissent au moi comme un danger menaçant son autoconservation ou son estime de soi. Le moi se met alors sur la défensive, refuse aux pulsions sexuelles la satisfaction souhaitée, les obligeant à ces détours par une satisfaction substitutive qui se manifestent en tant que symptôme nerveux. La thérapie psychanalytique parvient alors à soumettre à une révision le procès de refoulement et à diriger le conflit vers une issue meilleure, conciliable avec la santé » (p. 44).


De là, Freud justifie cette idée en mettant au centre de ce conflit la défense du narcissisme et le maintien d’un certain ego. Dans cet article, Freud détaille la manière dont l’amour-propre de l’humanité a été vexé dans son illusion de toute-puissance du fait des découvertes scientifiques. Il y a la vexation cosmologique (la Terre n’est pas le centre de l’univers), la vexation biologique (avec les travaux de Darwin qui démontrent que l’homme est dans la linéarité des animaux, il n’y a plus de descendance divine) et la vexation psychologique (avec la psychanalyse).


Dans Des transpositions pulsionnelles, en particulier celles de l’érotisme anal (1917), Freud tente de penser le destin des motions pulsionnelles érotiques-anales une fois qu’elles perdent leur significativité pour la vie sexuelle après l’organisation génitale définitive. Freud explique alors qu’elles sont refoulées, présentes dans l’inconscient et qu’elles s’expriment dans les formations de l’inconscient. Il expose aussi l’analogie entre, par exemple, les concepts d’excréments et le rapport à l’argent ou aux cadeaux. Ensuite, il explore ce que pourrait être la névrose d’une femme, ce que pourrait être la sexualité féminine. Il parle alors de l’envie du pénis et de la manière dont « le souhait visant le pénis serait bien au fond identique à celui visant l’enfant » (p. 57). À la fin de l’article, il revient sur la question de l’érotisme anal et sur la nature des investissements libidinaux dirigés par exemple sur le contenu intestinal. Il prolonge, en revenant aussi sur le cas du petit Hans, en faisant le lien entre enfant et excrément, entre pénis et « bâton d’excrément » (p. 60), aussi en précisant davantage le lien entre excrément/érotisme anal et l’argent/les cadeaux : « Que celui qui doute de cette dérivation du cadeau fasse appel à son expérience du traitement psychanalytique, qu’il étudie les cadeaux que, médecin, il reçoit du malade, et qu’il tienne compte des tempêtes de transfert qu’il peut soulever par un cadeau au patient » (p. 59).


L’article Le tabou de la virginité (1917) est intéressant en ce qu’il fait le témoignage du statut de la femme et de la représentation du féminin à l’époque, de la question du tabou et des craintes sous-jacentes. De là, Freud revient sur la question de la névrose chez les femmes à partir de « l’envie du pénis » (p. 92), qu’il place dans le complexe de castration. Enfin, il détaille les différentes évolutions de la libido, du début jusqu’à la génitalité et le désir d’enfant : « C’est seulement plus tard que la libido de la petite fille se tourna vers le père, et alors elle souhaita avoir au lieu du pénis... un enfant » (p. 92). À propos de l’envie du pénis, Freud dit : « Derrière cette envie du pénis se fait jour maintenant cette rancœur hostile de la femme envers l’homme » (p. 93).


Dans Les voies de la thérapie psychanalytique (1918), Freud explique à nouveau les buts et les techniques de la psychanalyse (décomposition des symptômes, surmontement des résistances). Il fait des comparaisons avec d’autres sciences et d’autres pratiques : « Le psychisme est quelque chose de si unique et particulier qu’aucune comparaison isolée ne peut en restituer la nature. Le travail psychanalytique offre des analogies avec l’analyse chimique, mais tout autant avec l’intervention du chirurgien ou l’action de l’orthopédiste ou l’influence de l’éducateur » (p. 101). Il dit que « l’activité de l’analyste » (p. 102) est de « rendre conscient le refoulé et mettre à découvert les résistances » (p. 102). C’est très intéressant ce qu’il dit à propos de la technique analytique, autour de « ce principe appelé vraisemblablement à régner sur ce domaine. Le voici : la cure analytique doit autant que possible être conduite dans la privation – l’abstinence » (p. 102). Freud parle aussi du « besoin de punition » (p. 104) de l’être. La fin de l’article (à partir de la p. 107) est très optimiste et pleine d’espoir, un appel à adapter toujours la technique aux évolutions et à rendre la psychanalyse accessible à tous.


L’article Faut-il enseigner la psychanalyse à l’université ? (1918) est très riche : 

« Nous devons tenir compte de l’objection que jamais l’étudiant en médecine n’apprendra ainsi [via l’université] à pratiquer une psychanalyse correcte ; c’est effectivement le cas si nous pensons à l’exercice pratique de la psychanalyse. Mais il suffit qu’il apprenne quelque chose de l’analyse et par l’analyse » (p. 114).


Dans « Un enfant est battu » (1919), Freud cherche à montrer que le complexe d’Œdipe est bien le noyau de la sexualité du névrosé. Freud présente le fantasme de fustigation comme étant une expression prégnante de ce complexe. Il articule sa réflexion avec la question de la culpabilité. Ce fantasme est découpé et expliqué en trois temps : le père qui bat un enfant, l’enfant est lui-même battu par le père, quelqu’un bat un enfant. Le rapport à l’imago paternelle est là central.


Dans L’inquiétant (1919), Freud élabore cette nouvelle notion en la positionnant par rapport au connu, à l’inconnu, à l’effroyable, à l’angoisse et surtout à la répétition/aux superstitions. Ce que je trouve intéressant c’est la manière qu’il a d’articuler cet inquiétant au fantasme de « toute-puissance des pensées » (p. 174), un inquiétant qui apparaît lorsque la frontière entre l’imaginaire et le réel se ressent comme poreuse, venant remettre en question un certain équilibre.


L’article Au-delà du principe de plaisir (1920) est un écrit important de l’œuvre freudienne, « annonçant les œuvres de la dernière période et particulièrement Le moi et le ça de 1923 » (p. 275).


Freud reprend ses précédentes conceptualisations, d’abord la question métapsychologique qui s’articule dans le triptyque topique-dynamique-économique, ensuite l’idée que la vie psychique s’organise et se régule par le principe de plaisir et enfin la place du principe de réalité. Il théorise ce principe à partir de l’analyse du rapport entre plaisir- déplaisir et de la gestion du quantum d’excitation.


C’est en parlant des inhibitions, et de la place du refoulement dans l’économie pulsionnelle, que Freud explique la formation du symptôme, l’ensemble des mécanismes de défense, de substitution ou de déplacement possiblement mobilisables par l’appareil psychique.


De ces développements, et partant des témoignages de guerre, Freud distingue l’effroi, de la peur et de l’angoisse à partir de leur relation au danger : « Angoisse désigne un certain état tel que attente du danger et préparation à celui-ci, fût-il inconnu ; peur réclame un objet déterminé dont on a peur ; effroi, pour sa part, dénomme l’état dans lequel on tombe quand on encourt un danger sans y être préparé, mettant l’accent sur le facteur de surprise. Je ne crois pas que l’angoisse puisse engendrer une névrose traumatique ; l’angoisse comporte quelque chose qui protège contre l’effroi et donc aussi contre la névrose d’effroi » (p. 282- 283). C’est à partir de cette distinction, de son étude des névroses de guerre, et en reprenant le cas du petit Hans, du jeu de la bobine (p. 284 et 285) qu’il s’intéresse un peu plus à la répétition du pénible/désagréable dans la vie psychique :


« Comment s’accorde donc avec le principe de plaisir le fait qu’il répète comme jeu cette expérience vécue qui lui est pénible ? » (p. 286).

Freud répond à cette question en explicitant la tendance à vouloir occuper une place active, de maîtrise par rapport à ce qui peut être insupportable pour la vie psychique. Enfin, et c’est un des grands apports de ce texte, Freud aborde la thèse de la pulsion de mort, qui s’oppose à la pulsion de vie :


« Il y a une sorte de rythme-hésitation dans la vie des organismes ; un groupe de pulsions avance impétueusement pour atteindre le plus tôt possible le but final de la vie, l’autre recule d’un bond, à un certain endroit de ce chemin, pour le parcourir une fois encore à partir d’un point déterminé et allonger ainsi la durée du chemin » (p. 312-313).

À partir d'une lecture de :

FREUD, S. (2012). Au-delà du principe de plaisir, L’inquiétant, Un enfant est battu, Un cas d’homosexualité féminine et Autres textes : 1916-1920. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome XV. Paris, PUF.

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