• Matthieu Julian

Psychopathologie de la vie quotidienne

Mis à jour : 16 mai 2019


Comment interpréter un lapsus ?

Comme pour L’interprétation du rêve (1900), le travail de Freud sur la psychopathologie de la vie quotidienne fut l’aboutissement d’un travail au long cours. En effet, déjà dans ses échanges avec Fliess, notamment dans la lettre du 26 août 1898, il mentionnait et interrogeait les opérations manquées. Freud reprenait donc plus finement ce travail de réflexion, dans la suite des travaux sur le rêve. Il notait que, tout comme dans le rêve, les processus psychiques à l’œuvre dans certaines actions à l’apparence fortuite étaient similaires et s’articulaient autour de la formation de substituts, de contaminations, de condensation, etc.


Dans ce travail, Freud se proposa de fournir pour la première fois une théorie des phénomènes fondamentaux de l’oubli, de l’erreur et de l’acte involontaire. Pour lui, alors qu’ils peuvent paraître fortuits, dénués d’intérêt et de sens, il existe un déterminisme particulier et chacun de ces phénomènes a une place et des enjeux significatifs dans une chaîne de processus psychiques, à la limite entre le conscient et l’inconscient.


Freud constate d’abord que des souvenirs/évènements anciens, « même ceux que nous estimons être oubliés depuis longtemps, peuvent soudain émerger de nouveau dans la conscience » (p. 223). À partir d’un article plus ancien sur l’oubliance [1], Freud pose de nouvelles hypothèses et les bases de ses recherches : l’oubli ne serait pas un processus simple mais répondrait à des lois et à des enjeux plus complexes. Il conceptualisa alors l’idée du refoulement et confirma la nature dichotomique de l’appareil psychique, en décrivant les enjeux conflictuels entre le conscient et l’inconscient ainsi que les jeux de forces qui émergeraient de cette disposition universelle, entre un pôle social et un pôle intime, l’un visant la satisfaction et l’autre la répression par l’intermédiaire de la censure.


Pour lui, les pensées voyageraient entre ces deux pôles de la vie psychique et seraient soumises à de nombreuses modifications, transformations, reconstructions, cela dans l’unique but d’accéder à une expression. Ces travestissements seraient d’autant plus grands et difficiles lorsqu’il s’agit de motions infantiles et/ou sexuelles indésirables, tendant avec plus de force vers une satisfaction tout en rigidifiant l’action de la résistance et de la censure. Ce conflit d’intérêt serait à l’origine des actes manqués, des erreurs, des oublis et des lapsus.

Autrement dit, lorsque ces actes manqués apparaissent, s’illustrent, il ne faudrait pas se laisser leurrer par leur apparence anodine, mais tenter de chercher en quoi ils sont l’expression d’un déplacement, le résultat d’un compromis, une formulation du refoulé.

Freud précise qu’il ne faut pas généraliser cette significativité et ce besoin épistémophilique en prenant donc en compte la possibilité, pour certains cas, de facteurs plus inoffensifs (stress, hâte, phonologie et sonorité des mots, etc.). Cependant, il souhaite faire entendre l’idée qu’à côté de cette apparente simplicité il y aurait les motivations du refoulement, découvertes par l’investigation psychanalytique. Pour cela, il développe beaucoup d’exemples.


À propos du refoulement, il généralise son action à toutes les expressions de l’inconscient (actes manqués, oublis de mots, erreurs, etc.). C’est d’ailleurs le refoulement qui serait à la source du conflit interne tel qu’exposé précédemment. Les résistances qui apparaissent souvent seraient liées à celui-ci, en ce que la psychanalyse approcherait de l’intime et de ce qu’il pourrait y avoir de désagréable.


C’est sur cette base qu’il propose de prouver que ces expressions involontaires et incontrôlées seraient sous-tendues par des buts, en mettant en échec un certain objectif manifeste corrélé à un désir inconscient : « Il pourrait bien aussi nous mettre en présence du cas pas très courant où l’oubli se met au service de notre circonspection, alors que celle-ci est menacée de succomber aux désirs de l’instant. L’opération manquée parvient alors à remplir une fonction utile. Une fois dégrisés, nous donnons alors raison à ce courant intérieur qui ne pouvait auparavant s’exprimer que par une défaillance – un oubli, une impuissance psychique » (p. 99). Cela montre à Freud que l’élément manifeste oublié, déformé, acté, empêché, détruit peut être mis en liaison associative avec un contenu latent. L’individu aurait, par ces biais mis à distance et temporairement éliminé toute possibilité de reconnaissance des éléments refoulés.


D’ailleurs, tout au long de sa théorie, Freud fait le lien entre le refoulé et les souvenirs d’enfance. Pour lui, les actions de l’actuel qu’il se propose de comprendre seraient les reproductions et les substituts de ces contenus anciens refoulés car insupportables. Ce serait le propre de la névrose, empêchant la reproduction directe et entière de ces contenus à cause de la résistance.


Qu’il s’agisse d’oublier ou d’exprimer différemment/involontairement via une certaine liaison symbolique, Freud tente de prouver que dans la méprise du geste ou de la parole s’incarnerait l’expression non maîtrisée d’une représentation jusque-là en rétention et que ces expressions deviendraient alors « le meilleur accès à la connaissance de la vie d’âme intime des êtres humains » (p. 303).


Ces expressions de l’inconscient seraient considérablement chargées en affectivité, affectivité qu’il serait important de prendre en considération dans les investigations psychanalytiques. Les manifestations de gêne, de honte et/ou de colère seraient les indicateurs de la liaison d’un évènement actuel avec le monde interne et l’inconscient. Cette remarque lui permet de signifier la tendance du sujet à l’autocritique, à l’auto-accusation et à l’autodestruction.


De ce fait, il place au centre des constructions névrotiques, le besoin de punition, la culpabilité et l’action du refoulement : « Dans d’autres cas, de beaucoup plus significatifs, c’est l’autocritique, la contradiction intérieure contre ses propres déclarations, qui oblige à la méprise de parole, voire au remplacement de ce qui était intentionnel par son opposé. On note alors avec étonnement combien l’énoncé d’une affirmation en annule l’intention et combien la faute de parole met à nu l’insécurité intérieure. La méprise de parole devient ici un moyen d’expression mimique, certes souvent l’expression de ce qu’on ne voulait pas dire, donc un moyen d’autotrahison » (p. 169).


Enfin, Freud profite de ce travail pour signifier la complexité de l’outil psychanalytique et parfois le besoin d’un temps plus large pour mettre du sens sur des situations tant elles sont chargées en détermination symbolique. Il tient à donner une place au déplaisir et à la résistance dans les formalisations de l’inconscient et à questionner la limite entre le normal et le pathologique dans la névrose, en élargissant l’utilité de la psychanalyse par l’idée que chaque sujet et chaque symptôme sont différents et sont à contextualiser : « Je présume bien plutôt que toute autre personne voulant soumettre son propre oubli à un examen des motifs pourra établir une carte similaire d’échantillons de contrariétés. Ce penchant à l’oubli de ce qui est désagréable me semble tout à fait général ; l’aptitude à cela prend diversement forme selon les diverses personnes » (p. 234).


En s’adressant à un public de lecteurs populaires, il tenta de démystifier la psychanalyse et de la rendre accessible. Il exposa sa théorie du fonctionnement topique de l’appareil psychique à un niveau universel et décrivit les mouvements inhérents à cette conception : « On trouve donc aussi en abondance chez des êtres bien portants non névrosés les indices d’une résistance qui s’oppose au souvenir d’impressions pénibles et à la représentation de pensées pénibles. (...) On peut deviner que la stratification, l’édification à partir d’instances superposées les unes aux autres sont le principe architectonique de l’appareil animique, et il est fort possible que cette tendance à la défense  appartienne à une instance psychique inférieure, mais soit inhibée par des instances supérieures » (p. 236).

Pour terminer, cet ouvrage est riche car Freud continue d’approcher l’importance du complexe d’Œdipe, comme fondement des expressions et des cheminements inconscients et névrotiques. Il pose l’idée importante d’une impossibilité à maîtriser/dominer l’inconscient, les rejetons de pensées refoulées survenant malgré l’action de la conscience – avec répétition – sans la psychanalyse. Freud partage avec son lecteur ce qu’il a compris de l’ampleur de l’inconscient et de son déterminisme.

[1]Sur le mécanisme psychique de l’oubliance (1898).



À partir de la lecture de :

FREUD, S. (2012). Sur la psychopathologie de la vie quotidienne, 1901. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome V. Paris, PUF

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