• Matthieu Julian

Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient

Mis à jour : 16 mai 2019

« Freud fait apparaître à quel point le langage qui nous appartient en vérité nous détient » (p. 28).

Derrière l’apparente intelligibilité de cet écrit, il se cache complexité et ramification intéressantes. C’est toujours dans la ligne d’une révolution de la manière de penser l’homme, que Freud utilise cette théorie sur le mot d’esprit pour rappeler l’universalité de l’inconscient – actif dans chaque psychisme –, tout en détaillant davantage les mécanismes qui aliènent le moi à l’inconscient par l’intermédiaire du préconscient. Ce texte a du paraître tout aussi insupportable pour beaucoup de scientifiques de l’époque qui, pensant maîtriser leurs pensées jusque dans leurs moindres productions, se retrouvèrent une deuxième fois au pied du mur, après L’interprétation du rêve (1900), à constater les démonstrations de Freud sur le mot d’esprit, activité intellectuelle et plus ou moins consciente.



Comment ça fonctionne l'humour ?

C’est dans cet écrit que Freud met véritablement en avant l’idée que le langage, souvent compris comme une production maîtrisée et individuelle par la personne qui le produit, est en fait seul décisionnaire de la forme qu’il prend, car déterminé pour une grande partie par les exigences de l’inconscient et du refoulé.


Si tant est qu’il était jusque-là traité dans ses différences et ressemblances d’avec le comique, le mot d’esprit est un objet d’étude nouveau et peu abordé lorsque Freud s’en saisit. En tout cas, c’est en le pensant à l’aune de l’inconscient qu’il peut lui donner une véritable place à côté des mécanismes psychiques qu’il a traités plus tôt, que ce soit à proximité des actes manqués ou en mitoyenneté avec les rêves. Surprenante, en effet, se veut la conception du mot d’esprit sous le regard de la psychanalyse. Mais pour Freud, s’il y a du plaisir dans le rire, il y a forcément un rapport avec l’infantile, ou en tout cas avec le pulsionnel, et plus généralement avec le refoulé.


Cette étude peut être aussi le prétexte pour élargir les champs d’application de la psychanalyse et pour continuer à prouver les ramifications de l’inconscient, au-delà de la pathologie névrotique. En faisant un véritable travail de recherche, dont le plan général en est l’indicateur, avec la manière qu’il a de progresser dans sa pensée tout au long de cet écrit en rectifiant ou en hésitant, il se propose surtout de faire l’analogie entre le travail du rêve et le travail du mot d’esprit ; l’un justifiant l’autre et inversement. C’est alors un véritable témoignage des compétences et habilités de l’inconscient qui, en se mariant au langage, est capable de connexions, d’associations, de transformations, de déguisements, de travestissements, de condensationset d’esthétique qui fascinent Freud et son lecteur. La particularité de ce travail par rapport aux précédents déjà cités, c’est que la sphère sociale en jeu dans ces mécanismes propres au mot d’esprit est bien plus marquée, tout en restant le résultat de compromis et de formations de substituts.


Pour comprendre cette idée de « formation de substitut » et de « compromis », Freud pose le concept d’économie psychique en même temps qu’il commence à « utiliser » ce qui est devenu ensuite la première topique. Cette tendance à l’économie va progressivement devenir à la fois but et origine des principaux mouvements psychiques (p. 101-102).


À propos du mot d’esprit, Freud va le penser dans toutes ses ramifications en le différenciant de ses pendants. Autrement dit, le lecteur apprend sur le mot d’esprit en le situant par rapport aux mécanismes du comique, de l’humour, de la grivoiserie, du ludique, des jeux de mots, des calembours, de la répartie, de l’ironie, des allusions, des omissions, du cynisme, du jeu et de la plaisanterie.

Ce qu’il insuffle dans son travail c’est aussi l’idée que toutes les expressions de l’Homme doivent être entendues, elles ont de l’importance même dans le « non-sens », en ce qu’elles servent à détourner l’attention ou à déplacer les investissements : « Je propose de l’appeler déplacement, car elle est essentiellement constituée par le détournement de la démarche de pensée, par le déplacement de l’accent psychique vers un thème autre que celui qui a été amorcé » (p. 115). « Il permet à la réponse de détourner la conversation de démarche de pensée qui lui a été suggérée » (p. 117). Cette idée est très liée à cette spécialisation dans laquelle il construit sa théorie, dans un aller-retour constant entre un sens latent et un sens manifeste.


Parce que si le refoulé a pour unique but de trouver satisfaction et réalisation dans le conscient, il doit faire preuve de créativité et répondre à des impératifs rigoureux. S’il utilise la voie (voix ?) du mot d’esprit, il devra utiliser d’abord les travestissements (tels que listés précédemment) – et c’est cela qui est similaire au travail du rêve –, il devra ensuite respecter la tendance à la concision du psychisme, dans le respect des principes d’économie. Le mot devient plastique dans sa forme pour véhiculer un sens et il se rend au service de l’inconscient pour encoder les messages différemment, comme avec la figuration par le contraire (p. 144), la figuration par quelque chose de similaire et d’apparenté (p. 150), ou encore la figuration indirecte.


Le mot d’esprit est présenté comme une activité « ayant pour but d’obtenir un gain de plaisir à partir des processus psychiques » (p. 186), processus qui visent à la satisfaction de pulsions libidinales ou agressives (p. 195). C’est en cela que la conception topique se profile progressivement sous l’impulsion des systèmes de défenses et de résistances (pensés comme des régulateurs), qui incarnent, en s’opposant au but premier du refoulé, les puits qui alimentent les conflits psychiques. C’est d’ailleurs sur ce constat que Freud peut lier ce travail avec d’autres conceptualisations précédentes sur la névrose, en disant que l’ensemble prend racine dans l’infantile, les jeux premiers et l’éducation sociale, d’où la participation du plaisir dans ces mécanismes : identique au plaisir de reconnaître et de retrouver le connu.


Plaisir et économie psychique sont les deux chaînons qui travaillent ensemble, avec ce postulat que l’individu prend du plaisir à retrouver le connu. Freud distingue bien le principe d’économie psychique du principe de concision, pour élargir la notion d’économie à la quantité de dépenses psychiques en général (en excès ou en défaut). C’est sur cette définition qu’il peut conclure : « retenons que ‘l’économie réalisée sur la dépense d’inhibition ou de répression’ a semblé constituer le secret de la production d’un effet de plaisir par le mot d’esprit » (p. 226). Il y aurait donc un « plaisir de l’économie réalisée sur la dépense psychique » (p. 228), tout comme il y a un coût inhérent à la défense, un prix à la résistance : « Il nous suffira de répéter que ce plaisir provient d’une économie en matière de dépense psychique, d’un allégement des contraintes exercées par la raison critique » (p. 238-239).


Tout le pari du refoulé c’est alors, à la fois de trouver la voie d’accès la plus rapidevers le conscient, mais aussi celle qui est la moins coûteuse en énergie psychique et celle qui dispense d’une mobilisation de la résistance par inhibition (p. 241 à 249). L’énergie psychique qui aurait alors du être dépensée, portant en elle une partie du plaisir lié à la satisfaction, pourra alors se décharger par le rire, quant à lui admis et étayé par l’autre participant-spectateur au mot d’esprit : « Parmi les manifestations d’états psychiques, le rire fait partie de celles qui sont contagieuses à un haut degré : lorsque je fais rire l’autre en lui communiquant mon mot d’esprit, je me sers de lui au fond pour provoquer mon propre rire, et on peut effectivement observer que celui qui, tout d’abord, a raconté le mot d’esprit avec une mine sérieuse, fait ensuite chorus avec l’éclat de rire de l’autre en riant d’un rire modéré » (p. 283). La satisfaction totale de la pulsion originaire ne pourra se faire que par voie directe et l’utilisation du mot d’esprit n’est alors qu’une satisfaction temporaire, un allègement transitoire du conflit.


AUTRES CITATIONS INTÉRESSANTES – POINTS NON ABORDÉS DANS LE PRÉSENT COMPTE-RENDU


« Le rêve sert surtout à l’épargne de déplaisir, le mot d’esprit à l’acquisition de plaisir ; mais sur ces deux buts toutes nos activités psychiques se rencontrent » (p. 322).


Transfert, empathie et identification en jeu dans le mot d’esprit et ses avatars : « Nous prenons donc en considération l’état psychique de la personne productrice, nous nous plaçons dans un tel état, nous cherchons à le comprendre en le comparant au notre. Le fait de se placer dans un tel état et de procéder à une telle comparaison a pour résultat de nous faire l’économie d’une dépense, économie que nous déchargeons par le rire » (p. 332).


« Cherchant la source du plaisir que procure le mot d’esprit, nous avons dû la situer dans l’inconscient ; on ne trouve aucune raison d’envisager la même localisation pour le comique » (p. 365), car dans ce cas, il s’agit du préconscient.

À partir d'une lecture de : FREUD, S. (1905). Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient. Paris, Folio, 1988.
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