• Matthieu Julian

Pour introduire le narcissisme

Mis à jour : 16 mai 2019


Le narcissisme, c'est quoi ?

Cette période (1913-1915) est intéressante car Freud commence à se détacher de l’hystérie et de l’interprétation du rêve pour aller en quête de nouvelles études complémentaires, plus précises. C’est ainsi que de plus en plus, comme par exemple particulièrement dans Matériaux de contes dans les rêves (1913), il théorise et élabore le complexe de castration. Freud est aussi dans un élan d’élargissement du champ d’application de la psychanalyse. Désireux de lui trouver une place à part entière, il ne tente plus seulement de la distinguer de la médecine et de la neurologie, il essaye de lui trouver des applications dans d’autres champs.


C’est le cas par exemple dans son Introduction à La méthode psychanalytique du Dr. Oskar Pfister (1913), où il dit : « Éducation et thérapie entrent alors l’une avec l’autre dans un rapport qu’il est possible d’indiquer » (p. 38).


Dans ce même article, il avance aussi brièvement une idée qui pourtant est importante : la formation de psychanalyste n’exigerait pas un apprentissage médical, voire même préférerait s’en abstenir, car le psychanalyste devrait pouvoir avoir « un libre regard d’homme » (p. 39) et surtout une formation de psychologie. La psychanalyse devient accessible à tous.


Dans Un rêve comme preuve (1913), Freud essaye de légitimer son travail sur l’interprétation du rêve, de lui donner de nouvelles illustrations. Ce qui est nouveau dans cet article, c’est cette tentative d’ouvrir les champs de compréhension du phénomène. Si jusque-là il se limitait plus ou moins à dire que le rêve était un accomplissement de souhait, il élargit la compréhension de la fonction du rêve en insistant sur l’idée de son enracinement dans l’inconscient. Le rêve est donc l’expression de l’inconscient et donc exprime tout ce qui touche de près ou de loin le matériel infantile refoulé. Dans cet article, il précise aussi l’utilité de pointer les éléments contextuels pour l’interprétation du rêve (les circonstances plus larges, le comportement du rêveur avant, pendant et après l’analyse, ce qu’il trahit durant le reste de la séance, etc).


Dans Matériaux de contes dans les rêves (1913), il apporte une remarque importante. Les mythes, contes et histoires racontés aux enfants viennent prendre une place centrale dans l’économie psychique et le développement psychosexuel. S’ils participent aux théories sexuelles infantiles, ils peuvent aussi faire office de souvenir-couverture (p. 27) en remplaçant certains souvenirs d’enfance. De plus, ils sont pour lui de bonnes illustrations des complexes de castration et du complexe d’œdipe, ils illustrent aussi les interdits.


Dans Préface à L’ordure dans les mœurs, les usages, les croyances et le droit coutumier des peuples de John Gregory Bourke (1913), Freud rappelle de quelle manière émergent la honte, le dégoût et la gêne dans la vie psychique, au moment où les fonctions excrémentielles sont sources de plaisir, mettant en cause des zones érogènes fondamentales du développement. Il explique aussi en quoi cette fonction peut prendre une place importante dans le fonctionnement psychique du sujet, au niveau de la corporéité, de la névrose obsessionnelle, et justement de l’expression de la honte et du dégoût.


Je trouve intéressante la manière avec laquelle Freud aborde la question du mensonge dans Deux mensonges d’enfants (1913). D’abord il les met en lien avec les mensonges des adultes et avec les théories sexuelles infantiles, puis il questionne sa fonction sociale ou œdipienne. Enfin, plutôt que de le considérer comme une faute, à culpabiliser et à interdire, il en fait presque une preuve d’amour : « Ils se produisent sous l’influence de motivations d’amour excessivement fortes » (p. 69).


Dans La disposition à la névrose de contrainte (1913), Freud ne fait pas que continuer à rechercher l’étiologie de la névrose. Il définit et justifie ce qu’il appelle « un point de fixation » (p. 85-86). Pour lui, l’installation d’une névrose, ou de tout autre trouble, apparaît en fonction des modalités du développement du Moi. Lorsqu’il y a un point de fixation, c’est que la fonction de Moi est maintenue à un stade de développement particulier (au stade sadique-anal par exemple dans la névrose obsessionnelle).


En préparation de Pour introduire le narcissisme (1915), Freud commence justement dans cet article à interroger ses phases de développement. Alors que jusque-là il distinguait la phase de l’auto-érotisme de la phase du choix d’objet (avec l’unification et le regroupement des pulsions partielles sous le primat du génital), il pose l’hypothèse du narcissisme, comme un temps où le choix d’objet a déjà été fait mais où l’objet coïnciderait avec le Moi : « Et voici que nous reconnaissons la nécessité d’admettre, avant la configuration finale, un nouveau stade dans lequel les pulsions partielles sont déjà regroupées en vue du choix d’objet, où l’objet comme personne étrangère se confronte déjà à la personne propre, mais où le primat des zones génitales n’est pas encore institué. Les pulsions partielles qui dominent cette organisation prégénitale de la vie sexuelle sont bien plutôt les pulsions érotiques-anales et les pulsions sadiques [parce qu’il parle ici de la névrose de contrainte] » (p. 89).


C’est dans L’intérêt que présente la psychanalyse (1913) que Freud revendique vraiment la nécessité d’une psychanalyse unifiée (distincte de toute autre science ou pratique), mais qui peut apporter un étayage, une vision complémentaire. En effet, il dit bien que la psychanalyse n’a pas simplement à s’occuper de la psychopathologie, mais que la philosophie,  l’anthropologie, les sciences du langage et la sociologie (pour les études sur le droit, la religion, la moralité, les cultures) pourraient trouver dans la psychanalyse des voies de compréhension autres.


Sur l’engagement du traitement (1913) est un article très riche en ce qu’il récapitule les règles de la technique psychanalytique qu’il avait jusque-là dictées au fur et à mesure qu’elles s’imposaient à la clinique. C’est une demande d’exigence dans la pratique, une tentative de la montrer stricte et organisée, répondant à des principes. Il dit d’abord combien les premiers temps d’une rencontre clinique sont importants, comme temps nécessaires à l’instauration du transfert. Il s’agit des entretiens préliminaires (p. 163). Ensuite, il précise que la psychanalyse, qui éveille déjà bon nombre de résistances, en convoque davantage lorsque le patient est un proche du thérapeute (au niveau social ou familial). Il précise aussi que le transfert n’est pas une question de confiance et qu’il ne faut pas se laisser leurrer par les premières impressions (surtout lorsqu’elles sont chargées de « confiance bienheureuse », p. 166) car elles peuvent cacher les résistances les plus vivaces. Pour Freud, toutes les manifestations du cadre analytique sont des expressions symptomatiques et n’entravent pas la possibilité d’engager le traitement, à partir du moment où elles sont perçues comme telles. Instaurer le transfert, c’est demander de respecter la règle fondamentale qu’il faut dicter dès le départ de la manière la plus claire possible : voilà l’enjeu que Freud propose de suivre, en disant que les symptômes ne sont en rien gênants à partir du moment où le patient est amené correctement à « suivre consciencieusement ce que la règle du traitement exige de lui » (p. 166). Il place aussi les considérations temporelles et financières au centre du cadre analytique, comme des organisateurs fondamentaux. Il signifie que les séances manquées sont dues, en justifiant pourquoi, et il dit qu’il faut éviter les séances gratuites. Il précise bien que toutes ces règles sont importantes car permettent de mener la cure en la rendant efficace, de réduire l’expression des résistances et de traiter les symptômes. Il parle d’autres règles aussi, comme le fait de ne pas répondre aux questions des patients sur la durée du traitement, de l’allonger sur un divan, de lui laisser libre décision du point de départ de son discours, de ne pas faire d’interprétations trop tôt.


De même, dans Remarques sur l’amour de transfert (1914), Freud prend bien soin de préciser que les expressions d’amour et les expressions libidinales (qu’elles soient sexuelles ou agressives), ne sont pas destinées à la personne du clinicien mais sont à considérer comme des résistances ou des répétitions, dans le transfert, de motions refoulées infantiles/œdipiennes.


Remémoration, répétition et perlaboration (1914) précise la différence entre les notions de « remémoration », de « répétition » et de « perlaboration ». La caractéristique du névrosé, pour Freud, c’est qu’il ne se remémore pas mais qu’il répète inconsciemment le refoulé sous forme d’acte, tout en étant soumis à la résistance : « Il répète tout ce qui, provenant des sources de son refoulé, s’est déjà imposé dans son être manifeste : ses inhibitions, ses attitudes ne servant à rien, ses traits de caractère pathologiques. Évidemment, il répète aussi pendant le traitement tous ses symptômes » (p. 191). La perlaboration, présentée comme la tâche la plus difficile pour le clinicien, est le temps nécessaire aux changements et aux adaptations une fois que les résistances sont nommées.


Pour introduire le narcissisme (1914) est un texte dense et assez complexe parfois, tant il se distingue de ses travaux précédents. Freud y distingue la libido du moi et la libido de l’objet, les notions de moi idéal et d’idéal du moi. Pour faire ces distinctions, Freud pose l’hypothèse d’un narcissisme primaire chez l’enfant. Il y a alors l’idée d’un dualisme, entre narcissisme primaire et narcissisme secondaire, et d’un passage possible du premier au second dans le développement à partir du moment où la distinction Moi/Autre est intériorisée. Dans ce texte, la libido – comme force constante – est au centre du fonctionnement psychique du sujet et – avec la manière qu’elle a de circuler – explique la création des symptômes (organiques, corporels ou psychiques).



À partir d'une lecture de :

FREUD, S. (2005). Le Moïse de Michel-Ange, Histoire du mouvement psychanalytique, Pour introduire le narcissisme et Écrits techniques : 1913-1914. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome XII. Paris, PUF.

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