• Matthieu Julian

Une lecture des Tomes VIII et IX [Partie 1] des Œuvres complètes de Freud



Que dit Freud sur la Gradiva ?


La « Gradiva » de Jensen est une œuvre littéraire de fiction qui a particulièrement intéressé Freud en ce qu’elle contient un récit qui lui permet d’argumenter son procédé psychanalytique encore en construction. En effet, même si l’auteur de cette fiction avance ne pas avoir étudié les travaux de Freud pendant la rédaction de son manuscrit, pour le scientifique, c’est là une articulation brillante de nombreux points jusque là en élaboration.


Freud se saisit de cette occasion pour faire de cette histoire une véritable étude clinique, à tel point qu’il s’y perd parfois, entraînant le lecteur avec lui. Tentant de prouver que ses observations sont justes, Freud avance l’argument selon lequel l’écrivain, pourtant naïf du mouvement psychanalytique, a pensé par exemple l’articulation rêve-réalité dans une mesure proche des conceptualisations de ce courant. De par ce travail, Freud montre aussi qu’avec la psychanalyse il est possible de penser bien plus que la morbidité, qu’il ne s’agit pas seulement de penser la maladie et ses traitements, mais qu’elle est aussi un procédé d’investigation pouvant s’appliquer à tout acte et à toute création. Il étudie en effet le cas du délire de l’archéologue Norbert Hanold mais aussi le processus créatif inconscient chez l’artiste et l’écrivain.


Le rapport que l’archéologue entretient avec ses désirs inconscients, la symbolique qu’il introduit dans son travail et dans ses constructions dites « délirantes » autour de la Gradiva pourraient être ceux d’un véritable récit clinique. Freud développe ce que peut être la fuite de l’existence et du sexuel dans des activités professionnelles, et surtout scientifiques, mais aussi comment le sujet continue à exprimer l’affectivité et les désirs liés à un développement psycho-sexuel portant les traces de l’enfance.


Il fait donc, au travers de cette étude, un pont entre les puissances refoulées et les puissances refoulantes, entre l’adulte et l’enfance que celui-ci peut porter en lui, entre l’expression symptomatique et le symbolisme inconscient. Freud prouve aussi définitivement l’articulation triangulaire qu’entretiennent les rêves, les souvenirs diurnes et le besoin de satisfaction trouvant force et source dans la sexualité infantile.


Ce que j’ai trouvé très intéressant, au-delà de cette analyse qui rappelle l’ensemble des points jusque-là étudiés dans ses travaux, c’est sa compréhension de la relation entre le personnage principal et la Gradiva. Au début il argumente autour du délire et de Pompéi, puis lorsque l’intrigue dévoile l’identité et les origines véritables de la Gradiva, Freud montre en quoi elle a eu un effet thérapeutique de par son positionnement. Elle n’affronte pas le délire directement, mais incarne le rôle pour lequel elle est convoquée, pour respecter ses constructions imaginaires tout en tentant de les modifier progressivement.


Par ailleurs, ce n’est pas ce texte qui m’a le plus apporté dans ce tome. Je trouve que les petites publications qui suivent, et qui précèdent l’analyse du cas de Hans, sont très riches et préfigurent plusieurs avancées à une période où ses travaux étaient toujours majoritairement centrés sur les rêves et leurs interprétations.


D’abord, Actions de contrainte et exercices religieux (1907) est un écrit d’une grande pertinence et qui aurait mérité de se prolonger. Il parle de la rigidité des actions de contrainte et des rituels dans la névrose et de ce qu’elles ont en commun avec les habitudes pieuses. C’est un parallèle important, d’abord en ce qu’il permet de parler de culpabilité et de refoulement, en même temps qu’il renferme les notions d’interdits et de tabous. C’est un an plus tard qu’il rédige La morale sexuelle « culturelle » et la névrose moderne (1908), qui pourtant est dans la directe continuité avec ces développements car intègre dans ses pensées, travaillant l’étiologie de la névrose, les jougs de la prohibition et de la morale apportés par l’éducation et la culture.


Ces deux précédents articles éveillent agitation et rejet dans la communauté scientifique. Les résistances grandissent aussi parce que c’est de là qu’il va préciser davantage ce qu’il appelle l’étiologie sexuelle, les théories sexuelles infantiles et plus tard les mouvements œdipiens et le complexe de castration.


Il commence par l’article de 1908, intitulé Caractère et érotisme anal. Cet article est important car il permet de rappeler notamment les notions d’érotisme et de zones érogènes avant d’aborder le cas de la phobie du petit Hans. Il développe ce qu’est cette phase dans le développement, puis il décrit : « Or comme l’érotisme anal appartient à ces composantes de la pulsion qui, au cours du développement et dans le sens de notre actuelle éducation culturelle, deviennent inemployables à des fins sexuelles, il serait tentant de reconnaître dans ces particularités de caractère – être ordonné, économe et entêté – apparaissant si fréquemment chez les érotiques-anaux de jadis, les résultats immédiats et les plus constants de la sublimation de l’érotisme anal » (p. 191).


Le cas du petit Hans (1908) est précieux car il s’agit de la première analyse d’un cas de phobie chez un petit garçon. Freud illustre, avec ce cas, les étapes du développement de l’enfant, la naissance des différents refoulements en lien avec les théories sexuelles infantiles et explore le complexe de castration en ce qu’il est lié aux premiers mouvements libidinaux (sexuels et agressifs) œdipiens. Ce qui est intéressant, et ce qui rend la lecture agréable au fond, c’est que le moteur des échanges entre Hans et son père et surtout ce qui fait avancer Hans dans son développement psychique, c’est le désir et le besoin de savoir et de comprendre l’origine de la vie et sa place dans le couple familial. Ce cas illustre aussi comment les compromis se forment au travers des symptômes, et comment l’expression symbolique et les travestissements (tant dans les rêves que dans le discours) sont prégnants.


À partir d'une lecture de :

FREUD, S. (2007). « Gradiva » et Autres textes, 1906-1908. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome VIII. Paris, PUF.

FREUD, S. (1998). Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans – Remarques sur un cas de névrose de contrainte, 1908-1909. In Œuvres complètes en psychanalyse, Tome IX. Paris, PUF.

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